LE MOT EN R…au Québec

PAR LELA SAVIC

PAR LELA SAVIC

Pourquoi les conversations sur le racisme restent-elles un grand tabou au Québec ?

Tu manges de la salade ? Mais y a-t-il de la salade en Haïti ? Tu es propre pour un Rom ? C’est bizarre tes cheveux… voici quelques exemples de racisme ordinaire que subissent plusieurs personnes racisées. On appelle cela le racisme ordinaire. Mais oserait-on le dénoncer ? Si oui à quel prix ? Nous avons tenté de comprendre ce problème et en avons discuté avec plusieurs personnes issues de minorités visibles à Montréal.

LA FRAGILITÉ DE LA QUESTION…

Selon Robin Diangelo, la sociologue américaine et professeur en éducation multiculturelle à l’Université de Westfield et auteure du Livre, What Does it Mean to Be White ? Developing White Racial Literacy, plusieurs modes d’autodéfense surgissent lorsqu’on soulève le racisme. Ayant dirigé des ateliers antiracistes pendant plus de vingt ans, Diangelo a entendu beaucoup de versions de ce discours indigné par des hommes et des femmes de race blanche. À tel point qu’elle en a tiré un nouveau terme : la fragilité blanche : Cette tendance des personnes blanches à se sentir personnellement attaqués lorsqu’on évoque leur racisme. Bien souvent lorsqu’une personne racisée tente de soulever un problème lié racisme à une personne blanche, celle-ci répond avec une série d’autodéfense comme la colère, la peur, la culpabilité et des comportements tels que l’argumentation, le silence et l’évitement. Cette réaction est typique. L’affirmation d’une action raciste est souvent prise comme une attaque personnelle. Certains assurent qu’ils ne sont pas racistes, car ils ont des amis de couleur, car ils sont progressistes, car ils sont de bonnes personnes, car ils ont voyagé, car ils sont aussi issus d’une minorité. Dans ses situations, la réaction de la personne blanche fonctionne à faire taire le dénonciateur. La crédibilité de la victime est donc mise en question. « Or, c’est comme un homme qui dit à une femme qu’il n’est pas sexiste, car il est marié à une femme et en connaît beaucoup. Cela n’a aucun sens. » argumente Diangelo.

Spécialisé dans les Whiteness Studies, un département sociologique émergent aux États-Unis qui étudie le privilège blanc, Diangelo suggère une autre compréhension du racisme. Selon elle, le racisme est depuis la guerre civile, déguisé comme étant un binaire bon ou mauvais. Les bonnes personnes — éduquées et cultivées — ne sont pas racistes, ce ne sont que les gens qui ont peu d’éducation qui ne sont pas ouverts d’esprits qui peuvent être racistes. « C’est l’adaptation la plus fameuse du racisme qui fonctionne à le maintenir ». Ainsi, selon la sociologue lorsqu’on soulève un problème de racisme, les personnes blanches ne veulent pas l’entendre, car ils le prennent très personnellement. Les progressistes blancs sont souvent les personnes qui ont plus de difficultés à comprendre leur racisme, car ils se voient souvent comme des minorités. Mais il faut comprendre que le racisme est avant tout structurel et il est enfoncé dans notre conscience.

Pour comprendre le racisme, il faut donc comprendre la notion de « blanchité », suggère Diangelo.

Mais qu’est-ce que la blanchité ? La blanchité n’a pas de couleur, nous dit la sociologue. C’est une situation davantage sociale, de privilège racial, faisant référence à un ensemble de pratiques culturelles qui sont banalisées et non dites. En tant que blancs, nous sommes conditionnés à penser que nous pouvons représenter tout le monde, mais une personne de couleur ne peut faire cela, car on considère qu’elle à un biais. La blanchité désigne donc une culture invisible qui est considérée comme étant objective. Lorsque le contenu d’un livre d’histoire est écrite par une personne Blanche, il est perçu comme étant objectif, mais lorsqu’elle est écrite par une personne racisée elle est principalement perçue comme émanant du point de vue d’un Noir ou d’un Autochtone. Lauren Code décrit ce phénomène en posant la question. « From whose subjectivity does the idea of objectivity come from? » (De quelle subjectivité est-ce que le concept d’objectivité vient-il ?) En effet, au Québec, dans le domaine du journalisme, certains journalistes issus de minorités visibles nous ont confié qu’ils étaient réticents à parler de problèmes touchant leurs groupes raciaux de peur d’être jugés comme faisant du favoritisme d’origine culturel. Mais pourquoi donc est-ce que les journalistes québécois blancs ne sont pas accusés de faire du favoritisme racial ?

Dans un ouvrage publié en France intitulé « Précis à l’usage des journalistes qui veulent écrire sur les Noirs, les musulmans, les Asiatiques, les Roms, les homos, la banlieue, les juifs, les femmes… », Thierry Leclerc, journaliste français spécialiste de la diversité, exprime sa compréhension de sa blancheur dans un article intitulé « Comment être blanc et ne pas le rester ? ». Leclerc explique qu’il a eu à se découvrir blanc alors que son entourage refusait adresser cette question sous prétexte de l’uniformité de la France. Face à une réticence d’adresser la blanchité dans son entourage, Leclerc écrit : « On peut être Noir, Maghrébin, Arabe, Asiatique… Mais pour une majorité écrasante de nos concitoyens, être Blanc est une question qui ne se pose pas ». La question se pose-t-elle au Québec ? Gada Mahrouse croit que non. Selon la sociologue et professeure à l’institut Simone de Beauvoir de l’Université de Concordia, le vocabulaire sur le racisme concernant la blancheur n’existe quasiment pas au Québec.

« Cela vient entre autres de la conception de l’identité québécoise comme étant une minorité opprimée. Aux États-Unis et dans le Canada anglais, les conversations sur la blanchité ont commencé il y a longtemps. À l’époque, les gens avaient autant de réticence à ce sujet que le vivent les Québécois en ce moment. » Dans le rapport Bouchard Taylor, on note justement plus d’ouverture dans les universités anglophones face aux conversations sur la race alors que les universités québécoises francophones semblent avoir une plus grande fermeture sur ce sujet. Mais Mahrouse reste optimiste : « On commence à avancer sur le sujet grâce à certaines personnes qui font bouger les choses, mais la réticence est bien présente. »

Gada Mahrouse nous explique « Aborder la blancheur est perçue comme un signe de radicalisme. Les gens réagissaient de la même manière dans le Canada anglais, mais grâce à des grands penseurs les gens ont commencé à parler de race blanche avec plus d’ouverture. On entendait les gens dire, “je ne suis pas blanc je suis italien, je suis grec”, il y avait donc cette confusion avec l’ethnicité et la race. Les gens disent donc très souvent, “mais pourquoi est-tu en train de parler de race, nous sommes tous égaux, nous sommes tous des êtres humains.” Le problème avec cette approche est qu’elle confond l’état de la situation actuelle avec l’état dans lequel elle devrait être. »

Le racisme inconscient est donc souvent hors de notre pensée. Bien souvent notre privilège blanc et la blanchité qui s’expriment autour de nous créent une forme de dominance par laquelle la blancheur est la société par défaut aux yeux de tous. Même les personnes racisées sont conditionnées à ne pas voir la blancheur comme une race, explique Diangelo.

De cela découlent de nombreuses pratiques racistes généralisées, notamment dans le monde des médias. Par exemple, il est ironique de demander à un Arabe de se prononcer sur les derniers attentats terroristes et de ne pas demander à un Blanc de se prononcer sur des attentats revendiqués par des suprémacistes blancs. Pour Haroun Bouazzi de l’Association des Musulmans et des Arabes pour la Laïcité au Québec et co-signataire d’une lettre demandant une commission sur le racisme systémique, « Il y a un milliard et demi de musulman dans le monde, si c’est moi qui suis censé répondre aux attentats terroristes ou aux crimes d’honneur, il y a un truc qui ne marche pas, mais lorsque ça arrive je réponds par la décentralisation ». Ainsi, lorsqu’on lui parle de crimes d’honneur, Bouazzi va aussi parler d’infanticide, lorsqu’on lui demande pourquoi il ne dénonce pas l’État islamique, il rappelle au journaliste qu’il est en train de nier son humanité.

Pouvons-nous être racistes envers nous-mêmes ?

Le racisme est perpétué par la société dominante et internalisé par chacun de ses membres. Ainsi, de nombreuses personnes racisé-e-s peuvent y être sujets à et développer une haine de soi, dans le but d’être accepté dans la culture dominante. Cela s’exprime par un rejet de leur culture et un effort continu pour se conformer à la culture dominante.

Dans le but de s’intégrer à la culture et éviter la discrimination, les parents de Ian Woo avaient décidé de ne pas lui apprendre à parler le chinois. Aujourd’hui, dans son domaine professionnel, il a bien l’impression d’avoir un privilège en tant que chinois n’ayant pas d’accent.

Pour Nicholas Batzali, étudiant à McGill d’origine Rom grecque, le racisme internalisé faisait partie de son enfance. Plus jeune, Nicholas changeait ses photos sur Photoshop pour paraître plus blanc. « Lorsque j’étais jeune, mes parents me disaient que nous n’étions pas comme les vrais Roms, car nous avions fait quelque chose de notre vie. Ils m’ont donc inculqué cette pensée et ont refusé de m’apprendre notre langue, car pour eux je ne suis pas un vrai Rom, même si mon père est complètement Rom et ma mère l’est à moitié. » Aujourd’hui encore, sa mère remplace parfois son savon ordinaire par un savon blanchissant. Pour elle, Nicholas ne devrait pas ressembler à un Rom ou même apprécier sa culture. Aujourd’hui Nicholas dénonce le racisme dès qu’il se produit et affirme son identité malgré le malaise de ses parents. « On me fait souvent des blagues comme “Je suis certain que tu me voleras parce que tu es Rom”. Je fais savoir aux gens que je n’aime pas que l’on me fasse ce genre de commentaires. Tu peux faire tes blagues, mais sache que je ne ris pas, tu peux le faire avec tes amis blancs, mais ne le fais pas en ma présence. ».

Le silence des minorités

Dans le milieu du travail, les conséquences de la dénonciation d’un acte raciste, d’un manque de sensibilité culturelle ou d’un commentaire discriminatoire pour une personne racisée sont nombreuses. Beaucoup apprennent donc à se taire. Dans le cadre d’une étude sur les migrants à l’Université de Montréal, des chercheurs blancs demandaient à leurs assistants de recherche issus de minorités d’approcher les gens dans la rue en leur parlant dans la langue correspondant à leurs apparences dans le but de recruter plus de candidats. Lors d’un exercice de formation, une des chercheuses blanches a approché des Iraniens en espagnol, plus tard elle s’est exprimée en créole à des femmes noires, comme si, les Noirs ne parlaient que le créole. Plusieurs personnes racisés y voyaient une forme de profilage racial et un manque de sensibilité culturelle. Selon deux assistantes de recherche issues de minorités travaillant pour cette recherche, le silence est la seule manière de garder leurs emplois. « Nous ne pouvons pas dire tout à tout le monde, nous étions plus courageuses dans notre jeunesse, mais aujourd’hui nous avons appris que si nous voulons continuer à travailler dans ce domaine, nous devons apprendre à filtrer ce qu’on dit ».

L’éducation

Les conversations sur le racisme sont inconfortables, mais les affronter requiert beaucoup de courage. Dans les salles de classe du Québec, il existe à un malaise lorsqu’il s’agit de parler de la diversité. À la CSDM, selon le conseiller pédagogique en éducation et relations interculturelles, Réginald Fleury, on ne souhaite pas reconnaître le racisme lorsqu’il est en jeu. S’il existe une politique contre le harcèlement racial, il n’y en a pas pour les commentaires racistes. Pourtant, mais c’est souvent dans ce contexte qu’il a lieu. « Je n’ai jamais vu d’enseignant blâmé pour le racisme, mais cela ne veut pas dire que ça n’arrive pas. Lorsque des parents ou étudiants parlent de racisme, on cherche à banaliser le mot racisme, on ne veut pas en tenir compte et on cherche à trouver d’autres sources que le racisme en tant que tel. ». Cet évitement se fait même au niveau du personnel. Selon Fleury, « Dans des cas particuliers — où on parle de décisions prises par un enseignant — les intervenants peuvent nommer le racisme entre eux, mais pas autour de ceux qui peuvent en être la source ». En conséquence, les véhiculeurs de racisme ne sont souvent pas réprimandés pour leurs actions.

Les racisés peuvent-ils être racistes ?

Selon Robin Diangelo, « le racisme est un système d’inégalités historiques, culturelles et de pouvoir institutionnel entre les blancs et les personnes racisées. » Alors que n’importe qui peut faire de la discrimination et porter des préjugés envers les autres races, seuls les Blancs possèdent un pouvoir d’oppression collectif. Rebecca Joachim et Melissa Météllus sont d’accord avec ce courant de pensée. Pour Rebecca, « Le racisme est mal appris à l’école. Le racisme c’est la discrimination plus le pouvoir. En tant que noir, je ne peux pas être raciste, car il n’y a pas de pouvoir institutionnel noir. Tout ce que les blancs disent sur moi en tant que noir, va affecter ma vie. Je peux parler des blancs toute la journée, mais cela ne va rien changer sur leur niveau de vie et leur privilège. »

Lors d’un cours de sociologie sur la race au collège Dawson, Melissa, étant la seule noire de sa classe, essaie d’expliquer cette définition du racisme à ses collègues et son professeur. Son professeur — Blanc — lui répondit tort. Ce fut un moment sensible : « Il était frustré, mais je lui ai dit : Tu peux apprendre tout ce que tu veux dans des livres, mais moi je n’ai pas appris le racisme, je l’ai vécu. »

Comment oser ?

L’inconfort

Baya Touré est de mère algérienne de père guinéo-sénégalais. Ayant grandi à Montréal, ce n’est que lorsqu’elle est entrée dans le marché du travail qu’elle à compris la réalité du racisme au Québec : « À l’école j’étais tellement entourée de personnes racisées donc que je n’avais jamais remarqué que je vivais dans un monde blanc jusqu’à ce que j’arrive à mon travail où sur 200 employés, il y avait 10 personnes de couleur dont 3 noirs ». Au début, lorsque les gens lui disaient des commentaires racistes elle ne savait pas quoi faire et jouait le jeu : « je faisais la folle et je riais » dit — elle, mais aujourd’hui sa réponse au racisme est de rendre les gens aussi inconfortables par rapport à des commentaires racistes. « Quand on me dit “c’est bien bizarre tes cheveux” je réponds avec sourire en disant “ben oui toi aussi” et là les gens comprennent que leur commentaire ne fait aucun sens. » Un simple « no no no » lorsqu’elle entend quelqu’un émettre un commentaire raciste remet les gens à leur place assez rapidement. Pour elle, agiter le drapeau sur des commentaires racistes lorsqu’elle les entend est la meilleure manière de dénoncer le problème. Après, si les gens veulent en savoir plus, c’est à eux de faire la recherche. « Avant de manière générale dans la vie, je prenais le temps d’expliquer à ces gens que leurs propos étaient racistes, que cela n’était pas acceptable, je leur envoyais des courriels avec des articles et des sources expliquant le racisme, mais j’ai remarqué que, si les gens ne sont pas convaincus émotionnellement de ce tu dis, intellectuellement ça n’a aucun sens pour eux. C’est donc avec le temps que j’ai réalisé que c’est trop long et demandant émotionnellement de devoir toujours éduquer les gens par rapport à leurs actions racistes. »

« Je n’arrivais même plus à regarder un film en paix parce que le racisme est presque partout. Je ne voyais que ça, c’est épuisant. J’ai réalisé que j’avais un malaise et qu’ils sont la source de ce malaise et donc que j’allais les mettre aussi inconfortable qu’ils me mettent inconfortable. Pour la personne racisée qui subit cette pression, remettre l’inconfort sur la personne émettant le commentaire, c’est partager la responsabilité. »

Le dialogue

Rhodnie Désir, la chorégraphe-danseuse-médiatrice culturelle et fondatrice de la compagnie DÉZÂM d’origine haïtienne, dénonce le racisme par le dialogue. Née à Montréal, elle a grandi avec des parents qui ne lui parlaient pas de racisme, mais l’encourageait à travailler fort pour avoir tout ce dont elle voulait. « Pour eux c’était une forme de survie », dit-elle, « quand tu arrives ici et tout ce que tu veux c’est faire ta place et nourrir ta famille et tu vis tellement de racisme au quotidien que la seule façon qu’ils ont eu de réagir par rapport à ça, était de fermer leurs yeux ». Lorsqu’elle serait maman, Rhodnie croit qu’elle ferait différemment. « Mes enfants j’aimerais les éduquer par la lucidité et la réalité. Le plus important c’est de ne pas nier qu’il y a du racisme. Si un enfant arrive à exprimer ses sentiments par rapport à une situation de racisme c’est déjà quelque chose, car le racisme sournois vient fragiliser ta confiance en toi, mais tu ne sais pas pourquoi. » C’est donc avec une forme de naïveté qu’elle grandit en pensant qu’elle ne vit pas vraiment de racisme au Québec. À travers ses rencontres avec d’autres artistes, elle eut un éveil de conscience. « C’est tellement sournois que quand tu commences à ouvrir tes yeux, ton corps se raidit, car tu le vois constamment, tes interactions de tous les jours sont remplies de racisme. » Aujourd’hui, Rhodnie n’attend pas, elle questionne. « Dans les évènements où il y a peu de Caucasiens, j’entends souvent des gens dire des choses comme : “je ne savais pas qu’il allait y avoir tant de noirs”. Alors je les questionne en leur demandant “qu’est-ce que tu veux dire. Est-ce que tu sens inconfortable ? Est-ce que tu as peur en ce moment ?” Les gens restent figés, certains sont comme “non je voulais juste dire qu’il y a beaucoup de noirs”, mais ils ne réalisent pas que cette sensation les noirs la vivent quotidiennement. C’est donc par le dialogue qu’on peut amener les personnes à réfléchir, car bien souvent les questions ouvrent des boîtes. »

Avoir le pouvoir le sans partager : racisme inconscient ou colonisation inconsciente ?

       « C’est comme si tu veux me frapper avec ton iPhone, mais moi je bouffe ton iPhone. » Ricardo Lamour

Les documentaristes, auteurs, metteurs en scène blancs puisent souvent leurs matières dans des histoires vécues par des minorités visibles. Mais peu sont ceux qui pensent aux conséquences de leur œuvre pour la communauté représentée. Selon le comédien et travailleur social d’origine haïtienne Ricardo Lamour, dans le domaine de la culture quand on parle de racisme inconscient, il faut aussi parler de colonisation inconsciente. Selon Ricardo, « Les gens qui tirent profit de ce système raciste ont développé une capacité à métaboliser une critique. C’est du judo. C’est comme si tu veux me frapper avec ton iPhone, mais moi je bouffe ton iPhone. »

Dans la pièce portant sur la mort de Fredy Villanueva, Ricardo avait remarqué que le comportement de l’auteur de la pièce, Annabel Soutar, était très problématique. La mère de Villanueva ne voulait pas que la pièce circule, car Annabelle n’était pas assez honnête sur ces intentions envers la pièce avec la famille Villanueva. Ricardo décide donc d’écrire une lettre à celle-ci pour dénoncer son manque de sensibilité envers la famille et lui demander de se remettre en question. Au lieu de répondre à ses inquiétudes, Soutar décide de lui faire réciter sa lettre à la fin de la pièce de théâtre. Ainsi, elle ne prend pas ses recommandations en compte, mais en tire profit. « Quand tu contrôles la manière dont tu es critiqué, tu as l’air de te rendre vulnérable, mais tu te rends plus fort parce que t’exposes à quel point on t’a attaqué pour cette démarche honnête que tu fais ».

Dans sa chanson «Combien de morts ? » , le rappeur Ricardo Lamour dit « Si tu est si ouvert d’esprit met donc nos noms sur tes boulevards, on veut exister pas seulement dans tes corridors ou couloirs peut-être ainsi vous nous verrez comme vos enfants, c’est pourquoi le nom de Fredy Villanueva est si important. » Pour lui parler de racisme inconscient veut aussi dire qu’il faut parler de colonisation inconsciente par les noms de rues tels que Amherst ou McGill portant le nom d’esclavagistes et de génocidaires. « À moment donné est-ce possible d’appeler une rue Fatima parce qu’elle a eu une contribution importante ? » nous confie-t-il en entrevue.

Cesser d’être des enfants

Ricardo nous raconte qu’il est arrivé dans un contexte professionnel qu’une collègue lui demande pourquoi il mange de la salade alors qu’il n’y a pas de salade en Haïti. « C’est raciste, c’est inconscient et ça fait mal » dit-il. Mais Ricardo ne pense pas qu’il faille toujours dénoncer, mais plutôt faire en sorte que les actions racistes ne deviennent plus possibles. « Ce ne sont pas juste des actions à la pièce. Ce sont des environnements installés pour que ces actions qui contribuent à des microagressions vécues par des membres de communautés culturelles n’aient plus lieu. » Selon lui, lorsque Denise Filiatrault avait décidé de prendre un acteur blanc pour jouer PK Subban, s’il y avait des personnes racisées dans le conseil d’administration du Rideau Vert, ils auraient évoqué le manque de comédiens issus de minorités culturelles.

Dans le but de contrer le racisme inconscient, Ricardo propose donc une mise en scène à la hauteur de ce que les personnes de couleurs subissent : occuper certains espaces de discussions, des endroits décisionnels et avoir une stratégie économique pour contrecarrer. Mais est-ce assez ? Plusieurs organismes ont déjà des politiques pour inclure plus de minorités. Mais le problème est qu’on ne change pas l’eau. Selon Robin Diangelo, « Lorsque des personnes racisées obtiennent ces postes il y a plusieurs microagressions et on ne peut pas en parler, car cela crée tellement de polémique. Les personnes de couleurs n’en parlent donc pas ou ne restent pas longtemps à leurs postes, car l’inclusion sans l’équité et la conscience de changer les normes ne résout pas le problème. »  Le comédien explique, « le racisme inconscient génère aussi des décisions inconscientes de la part des personnes qui le subissent, donc on devient un peu des zombies. Certaines personnes apprennent à se taire par manque de foi en le changement. Quand tu comprends, tu essaies d’imaginer un autre monde. »

Tout comme les Japonais ont répondu économiquement au traumatisme d’Hiroshima — au point de dominer plusieurs secteurs de l’industrie américaine —, Ricardo croit qu’il s’agit de répondre au système du racisme par un autre système. « Le problème avec nous les minorités, c’est qu’il faut qu’on cesse d’être des enfants et de ne pas être en position de prendre nos propres décisions. »

Ne pense pas que tu es blanche.

Sous le coup d’une frustration, deux jeunes femmes d’origine haïtiennes, Melissa Météllus et Rebecca Joachim, se sont liés d’amitié et on crée un forum pour discuter de leur quotidien par rapport au racisme. Ayant ouverts leurs yeux, elles ne veulent pas garder leur savoir et expérience pour elles et ont créé un blogue français-anglais intitulé From a Sista with Love. Dans le but de la protéger du racisme, les parents de Rebecca lui rappelaient toujours sa couleur. « Mes parents m’ont toujours dit, “Ne pense pas que tu es blanche, n’oublie pas que tu n’es pas blanche”, depuis que je suis petite, ils me le rappelaient constamment. C’était leur façon de me protéger du racisme, car si tu deviens trop à l’aise et tu n’es pas conscient que la discrimination existe, que le racisme existe, le jour où un Québécois va te dire : “retourne dans ton pays”, ça va vraiment te faire un choc, tu ne vas pas être préparé à ce qu’on te dise quelque chose comme ça ».

Je ne vois pas de couleur, nous sommes tous égaux.

Bien souvent dans la société québécoise, Gada Mahrouse remarque que nous pensons que c’est raciste d’apporter l’attention au fait qu’une personne est noire à l’opposé de comprendre cela comme étant une position différente dans le monde. Mélissa Météllus a senti cette réticence au secondaire. « Dans mon entourage, mes amis se sentaient mal de me dire que j’étais Noire. Comme si c’était mauvais ». C’est un argument que l’on entend souvent : nous sommes tous égaux. Mais sommes-nous tous pareils ? Pour Melissa refuser d’admettre sa couleur c’est nier son humanité : « Tu dois enlever ma couleur pour me voir en tant qu’humain. Mais moi je veux que tu voies ma couleur pour que tu voies mon humanité. Je ne veux pas que tu arrêtes de voir que je suis Noire et j’arrête de voir que tu es Blanche. On peut voir nos différences et être très correcte avec cela. Si tu ne vois pas ma couleur, tu ne vois pas mon combat. C’est se fermer les yeux sur un problème qui existe. Si tu dis, je vois les couleurs, tu vois que tu es l’oppresseur et que tu es privilégié, mais personne ne veut voir qu’il est l’oppresseur. »

Mais trop se concentrer sur les couleurs peut aussi créer plus de fétichisation et de stéréotype. Selon Robin Diangelo, les groupes ethniques sont mis dans des boîtes et doivent s’y conformer. Quand quelqu’un ne rentre pas dans la boîte ont dit qu’il est l’exception au groupe.   « Je peux sortir avec un blanc qui n’a aucun problème avec ma couleur, mais pour qui je dois être le stéréotype de la femme noire et donc tout ce que je fais est sexuel. » observe Melissa.

Comprendre sa blancheur

Robert Lajoie travaillait pour la société canadienne d’hypothèque et de logements. Lors d’un projet visant à améliorer les conditions de vie des autochtones, il avait aidé à la construction d’un système d’aqueduc dans les réserves autochtones. Pour faire suite à son projet, il est retourné dans la communauté un an plus tard pour s’assurer que tout fonctionnait bien. À son arrivée, il a remarqué que les gens continuaient à puiser leur eau dans la rivière. Pour eux, l’eau des aqueducs n’était pas pure. Robert venait de comprendre son erreur : il avait décidé de faire un projet, mais ne s’était pas demandé si les gens de la communauté autochtone en avaient besoin. « On avait juste fait ce qu’on aurait fait avec des Blancs sans les questionner sur leurs besoins, mais on n’avait pas pris en considération leurs cultures. » Il a donc appris suite à cette expérience qu’il faut comprendre les besoins de l’autre et faire preuve de sensibilité pour éviter un racisme inconscient.

Moitié française et moitié québécoise, Françoise Miquet est professeur de français à l’Université de Montréal. Elle n’a aucun problème à admettre sa blancheur. « Je ne me sens pas comme une minorité, je viens d’une culture coloniale et j’en suis consciente », dit-elle. Elle remarque effectivement un déni du racisme dans la société québécoise. « On se comporte comme si on était immunisés face au racisme parce qu’on est une minorité [linguistique]. » Elle ne croit pas pouvoir comprendre les frustrations des minorisés, mais elle s’indigne avec eux. « En tant que professeur je fais attention à ce que je dis et pense aux conséquences de mes actions. ». Consciente de ses différences, Françoise est donc ce que Diangelo appellerait une alliée blanche.

Lors d’une situation de racisme, Diangelo suggère de faire passer nos inquiétudes par des alliés blancs, car cela est malheureusement entendu avec plus d’oreille.

Comment contrer le racisme inconscient ?

Comment contrer la fragilité blanche et donc le racisme inconscient ? Pour Baya il faut remettre l’inconfort sur la personne Blanche, pour Rhodnie il faut prendre part au questionnement, pour Ricardo, c’est un système plus inclusif qui doit répondre à ce racisme, pour Nicholas c’est dénoncer le racisme alors qu’il se produit et ne pas avoir peur de le nommer. Pour certains c’est le silence et l’aveuglement. Le racisme inconscient peut générer des frustrations qui se transforment parfois en inspirations comme pour Rebecca et Melissa avec leur blogue. Mais pour Omar Mateen, les frères Kouachi, les frères Tsarnaev et plusieurs auteurs d’actes terroristes née dans les pays dans lesquels ils ont attaqué, la réponse est le repli sur soi-même, la haine, et la terreur. Cela rappelle l’importance de la question, et la nécessité de ne pas l’ignorer.

 

 

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3 Comments

  1. Peu importe comment on l’appel : le racisme, la xénophobie, l’islamophobie … C’est une maladie comme les autres. Il faut la guérir et prévenir en même temps. Il faut jamais dire « oui, mais la peur des autres, … c’est EN PARTIE légitime (donc normal). » Il est ridicule de dire : « La peur des cancers leur donne le droit d’exister. »

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